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Marine Martin : « C’est à Sanofi d’assumer le scandale de la Dépakine  »

L’Humanité

Présidente de l’association des victimes de cet antiépileptique, Marine Martin fait le point sur l’action de groupe lancée contre le labo. Les victimes se comptent en milliers.

Marine Martin : « Macron pourra-t-il exiger du laboratoire qu’il prenne ses responsabilités dans le dossier Dépakine ? » A. Dherbeys/MYOP

C’est à l’automne 2009 que Marine Martin, 45 ans aujourd’hui, découvre que les troubles autistiques de son fils ou ceux, psychomoteurs, de sa fille, ne relèvent pas exactement de la fatalité. Le coupable a un autre nom, celui d’une molécule, valproate de sodium, ou Depakine, le médicament que cette femme prend depuis l’âge de 6 ans pour traiter son épilepsie. En 2011, inspirée par le combat d’Irène Frachon contre le Mediator, elle crée l’Apesac, une association d’aide aux victimes, celle-là même dont l’action de groupe lancée contre le laboratoire Sanofi, pour tromperie aggravée et mise en danger d’autrui, vient de connaître une nouvelle avancée. Entretien avec une lanceuse d’alerte qui a aussi raconté son combat dans un livre : « Dépakine, le scandale. Je ne pouvais pas me taire » (Robert Laffont, avril 2017, 252p., 18,50 euros).

Où en est la procédure lancée le 13 décembre dernier ?

Marine Martin. Elle avance. Selon ce dispositif, première action de groupe en matière de santé, il fallait d’abord interroger le laboratoire pour savoir s’il assumait ses responsabilités. Sanofi avait quatre mois pour répondre, mais nous n’avons rien reçu, pas même un simple courrier formel. En gros, le labo attend le combat judiciaire et se cache derrière la responsabilité des autorités sanitaires en disant : ‘ce n’est pas notre faute, mais celle de l’Etat qui nous a autorisé à mettre ce médicament sur le marché’. C’est un peu court. Volkswagen ne demande pas à l’Etat allemand de payer ses amendes dans le scandale du Dieselgate ! Sanofi, lui, n’a pas indiqué les risques inhérents à la prise de son médicament, pour les bébés à naître. C’est à lui d’assumer la responsabilité des enfants nés handicapés à cause de la Dépakine, de ceux qui sont décédés après la naissance, ou des grossesses qui ne sont pas allées à leur terme. C’est pourquoi nous avons lancé la deuxième étape de l’action, en saisissant officiellement le tribunal de grande instance de Paris.

Qu’apporte le dispositif de l’action de groupe ?

Marine Martin. C’est l’association qui porte la procédure, ce qui est un avantage pour les familles qui n’ont pas à débourser chacune des frais d’avocat. Le juge, lui, a entre 18 et 24 mois pour statuer sur la responsabilité du laboratoire. S’il le déclare responsable, alors seulement, les dossiers seront examinés individuellement. Mais nous ne nous contentons pas de cette action judiciaire. Par exemple, nous avons obtenu, il y a quelques semaines, la mise en place d’un logo (un triangle avec une silhouette) sur les boîtes de Depakine, mentionnant « valproate + grossesse = danger ». En juin, la molécule sera même interdite pour les femmes enceintes, traitées pour des troubles bipolaires, au motif qu’ils existe des médicaments de substitution.

Vous fustigez pourtant l’immobilisme des autorités sanitaires…

Marine Martin. Oui, car si les choses bougent aujourd’hui, c’est presque uniquement grâce à l’action des patients, en France comme à l’étranger. Ainsi, ce n’est pas notre pays qui est à l’origine de la réévaluation du bénéfice-risque de la Depakine, mais bien l’Agence européenne du médicament, dans la foulée du travail effectué par mes homologues anglaises. De même, c’est parce qu’on a menacé Marisol Touraine de déposer 250 dossiers de plaintes au tribunal de Paris qu’elle a accepté de diligenter l’enquête de l’Igas. Quand, de mon côté, j’avais déposé plainte au pénal, en 2015, il ne s’était rien passé pendant 18 mois ! Bref, dans ce combat, on se heurte sans cesse à des murs et c’est seulement parce que nous étions en période électorale que nous avons obtenu la mise en place d’un fonds d’indemnisation pour les victimes. Un fonds que seul l’Etat s’est engagé à abonder, quand Sanofi dit, lui, qu’il ne paiera pas. Lors de son assemblée générale la semaine dernière, le laboratoire n’a d’ailleurs pas provisionné de sommes pour ces indemnisations. Cette manière de se dédouaner, c’est inacceptable.

Pourtant selon vous, la faute incombe d’abord au laboratoire…

Marine Martin. Oui, car on savait depuis très longtemps que le médicament était toxique pour le fœtus. Or, ce n’était pas indiqué sur la notice. Comme dans l’affaire du Mediator, c’est donc d’abord le laboratoire qui est responsable, et l’Etat qui est son complice, à cause des énormes conflits d’intérêts qui existaient au sein des autorités sanitaires dans ces années 1990-2000. Seule différence : en 2006, alors que le risque est désormais mieux connu et que la notice évolue, les médecins continuent de prescrire le médicament comme avant.

Comment l’expliquez-vous ?

Marine Martin. C’est dû à plusieurs facteurs. D’abord, la Dépakine est facile à utiliser, et efficace pour des formes d’épilepsies très différentes. Avec elle, les médecins sont presque sûrs de stabiliser leur patiente. Par ailleurs, comme tous les anti-épileptiques sont potentiellement dangereux pour le fœtus, les médecins ont pu se dire : pourquoi arrêter celui-ci, si les autres ne sont pas moins risqués ? Une étude sortie en février dernier a aussi montré que les professionnels de santé des hôpitaux parisiens étaient très mal informés sur la Depakine. Là-dessus aussi, il y aurait beaucoup à faire.

Un des problèmes n’est-elle pas l’absence d’alternative thérapeutique à ce médicament ?

Marine Martin. Certes. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne fallait pas informer les patientes des risques. C’est aux femmes de choisir. Certaines, comme moi, n’auraient pas pu arrêter leur traitement, même quelques semaines, sauf à risquer immédiatement de nouvelles convulsions. Pour d’autres en revanche, c’était possible. En cachant ces effets secondaires, le laboratoire a ajouté au drame de la maladie ceux de ces enfants nés avec des malformations ou des troubles du comportement. L’industrie du médicament considère les victimes d’épilepsie et de troubles bipolaires comme un marché porteur, d’autant que les traitements se prennent à vie. Ce marché, visiblement, valait bien de cacher un effet secondaire particulièrement nocif.

Votre combat est très proche de celui qu’a mené Irène Frachon contre le Mediator. C’est une source d’inspiration pour vous ?

Marine Martin. Oui. C’est en la voyant à la télévision en 2011 que je me suis lancée dans cette bataille, avec l’aide de Charles Joseph-Oudin, l’avocat qui officiait déjà sur le dossier Mediator. Irène Frachon est un modèle de ténacité, d’abnégation, pour les victimes mais aussi pour que les choses changent, que la pharmacovigilance progresse, que les médecins soient mieux informés…

Un nouveau gouvernement est nommé depuis ce mercredi. Qu’en attendez-vous ?

Marine Martin. J’ai pas mal d’appréhensions. Il me semble que le PDG de Sanofi était présent à l’investiture d’Emmanuel Macron. On sait que c’est l’un de ses dirigeants qui aurait permis, à l’époque, son entrée à la banque Rothschild. Dans ces conditions, le nouveau chef de l’État pourra-t-il exiger du laboratoire qu’il prenne ses responsabilités dans le dossier Dépakine ? On peut en douter. Même s’il faut garder espoir…

le labo droit dans ses bottes

Sanofi a « toujours respecté ses obligations  d’informer sur les effets nocifs de la Dépakine sur le fœtus, a assuré Olivier Brandicourt, DG du géant pharmaceutique, lors de son assemblée générale, le 10 mai. Je veux, je peux (…) vous assurer que Sanofi a toujours respecté ses obligations dans l’intérêt de ses patients ». Sur le marché depuis 1967, la Dépakine a provoqué des malformations graves chez 2 150 à 4 100 enfants dont les mères avaient pris ces traitements durant leur grossesse. Les retards de développement pourraient concerner, eux, environ 14 000 victimes, selon l’épidémiologiste Catherine Hill.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ALEXANDRE FACHE
JEUDI, 18 MAI, 2017

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