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Les timides mises en garde de l’industrie et des autorités sur les risques de la Dépakine

Le Figaro

Anne Jouan

INFO LE FIGARO – Dès 2001, le laboratoire enregistrait 56 cas de troubles comportementaux chez des enfants exposés in utero. Mais l’alerte n’a été lancée qu’en 2010.

Mais à quoi sert la connaissance scientifique? Ce n’est qu’en 2006 que le Vidal, ce guide souvent consulté par les médecins et dont les informations sont fournies par les industriels, indique à propos du valproate de sodium, un médicament antiépileptique beaucoup utilisé: «Si une grossesse est envisagée, toutes les mesures seront mises en œuvre pour envisager le recours à d’autres thérapeutiques.» Avant cette date, pour le Vidal «il ne semble pas légitime de déconseiller une conception».

Si l’efficacité de ce sel d’acide valproïque n’est pas remise en cause pour la prise en charge de l’épilepsie, il est néanmoins accusé, dès le début des années 1980, d’avoir des effets irréversibles sur le fœtus en empêchant la fermeture de la colonne vertébrale. Une maladie appelée spina-bifida dont les conséquences peuvent être gravissimes: troubles moteurs, paralysie, incontinence. Le valproate est commercialisé en France par Sanofi depuis 1967, puis par les génériqueurs Zentiva, Biogaran, Aguettant, Teva, Sandoz, Arrow, Mylan et EG Labo. Aujourd’hui en France, plus de 200.000 femmes prennent ce médicament chaque année, dont une petite moitié est en âge de procréer.

Le retard de l’industrie et des autorités sanitaires françaises à mentionner ces risques de malformations s’observe également pour les troubles neurologiques. Il a fallu attendre 2010 pour que le résumé des caractéristiques du produit (RCP) publié par l’Agence du médicament note qu’une «augmentation de la fréquence des troubles envahissants du développement (syndromes appartenant au spectre de l’autisme) a également été rapportée chez les enfants exposés in utero au valproate de sodium». Jusqu’à cette date, le RCP se contentait de mentionner «quelques cas isolés d’autisme». Une mise en garde sitôt atténuée par la sempiternelle rengaine: «Des études complémentaires sont nécessaires pour confirmer ou infirmer l’ensemble de ces résultats.»

Et pourtant. Les liens entre valproate et troubles comportementaux apparaissent dans la littérature en 1984, sans qu’il soit pour autant fait mention d’autisme. Il s’agit de sept cas démontrant que certains enfants exposés au valproate in utero ont eu par la suite des difficultés d’apprentissage. D’autres publications suivent: Holly Ardinger en 1988 (American Journal of Medical Genetics), Arnold Christianson en 1994 (Developmental Medicine & Child Neurology) et Jill Clayton-Smith en 1995 (Journal of Medical Genetics). Selon les neurologues interrogés par Le Figaro, c’est véritablement en 2000 que les chercheurs Susan Moore, Peter Turnpenny et John Dean apportent la pièce manquante du puzzle en établissant formellement un lien de cause à effet.

L’enquête Igas: «c’est mou, mou, mou», dit un expert

Les données de pharmacovigilance, les «periodic safety update reports» (PSUR), que s’est procurées Le Figaro et qui regroupent les effets indésirables rapportés par les professionnels de santé, sont elles aussi éloquentes. Au 31 janvier 2001, le laboratoire enregistre ainsi 56 cas de «troubles neuro-développementaux», dont deux d’autisme. L’Agence du médicament avait connaissance de ces données.

Ajoutées aux connaissances rapportées par la littérature, ces déclarations d’effets indésirables posent question quant à l’information fournie aux femmes soignées avec le valproate de sodium. «Tous les médecins qui voyaient des patients en consultation étaient convaincus de problèmes significatifs de développement chez les enfants Dépakine. Moi, j’en étais persuadé dès 1998. Les publications n’ont cependant pas suffi à convaincre ceux qui restaient obstinément sceptiques», explique au Figaro le Pr Peter D. Turnpenny, coauteur de plusieurs articles sur le sujet et généticien à l’hôpital britannique d’Exeter. Un épidémiologiste français ajoute: «Pour éviter les troubles neurologiques, il fallait arrêter les grossesses sous Dépakine dès 2000.»

L’enquête de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), en charge de ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Dépakine, donnera-t-elle des éclaircissements? Fin juin, Marisol Touraine, ministre de la Santé, avait missionné l’Igas afin qu’elle détermine s’il y a eu ou non un décalage entre les connaissances scientifiques et l’information délivrée aux médecins et aux patients. Mais, selon nos informations, la mission Igas avance au ralenti. «C’est mou, mou, mou, résume un expert auditionné cet été. On est bien loin de la tornade Mediator! Et les inspecteurs partent de loin, ils ne connaissent pas le sujet.»

Par ailleurs, l’Agence du médicament (ANSM) et la Caisse nationale d’assurance-maladie font actuellement tourner leurs ordinateurs pour évaluer le nombre de femmes ayant consommé de la Dépakine pendant leur grossesse. Mais les bases de données ne permettent pas de remonter avant 2006. Il s’agit de savoir combien de fausses couches et d’interruptions médicales de grossesse sont imputables à ce médicament.

Source : http://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/09/22/24139-timides-mises-garde-lindustrie-autorites-sur-risques-depakine

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